Ce qu'entend quelqu'un qui ne voit pas votre page
Une gestionnaire de votre organisme cherche le formulaire de demande de congé. Elle navigue au clavier, avec un lecteur d'écran, parce qu'elle ne voit pas l'écran. Elle demande à son logiciel la liste des liens de la page : c'est la façon la plus rapide de s'orienter.
Le logiciel lui répond : « lien », « en savoir plus », « cliquez ici », « lien ». Quatre éléments, aucune destination. Elle n'a pas d'autre choix que de lire la page en entier, du haut vers le bas, pour retrouver ce qu'un collègue voyant trouve en trois secondes.
Rien n'est cassé. Le site fonctionne. Personne n'a fait d'erreur technique. Le contenu a simplement été écrit par quelqu'un à qui on n'avait jamais expliqué que ces mots-là seraient lus seuls.
Pourquoi ça tombe entre vos mains
Depuis le 29 avril 2024, le Standard sur l'accessibilité des sites Web du gouvernement du Québec (SGQRI 008 3.0) exige que tout nouveau contenu web des organismes publics, et tout contenu modifié de façon importante, respecte le niveau AA des règles WCAG 2.1, avec quelques ajouts. L'obligation vise tous les types de contenus web, y compris les documents téléchargeables et le multimédia, sur les sites publics comme sur l'intranet.
Dans votre organisme, la conformité relève officiellement du dirigeant. Mais il n'écrit pas vos pages. La conformité ne se décide pas en réunion : elle s'écrit, ligne par ligne, par les gens qui publient.
La bonne nouvelle, c'est que l'essentiel de ce qui bloque vraiment les gens tient dans trois gestes de rédaction. Pas quinze critères techniques : trois gestes, que vous contrôlez entièrement.
Les trois gestes
Ils reviennent sur chaque page que vous publiez :
- Les titres : ils structurent le contenu, ils ne le décorent pas.
- Les images : décrire ce qu'elles apportent, pas ce qu'elles montrent.
- Les liens : un intitulé dit où il mène, même sorti de sa phrase.
Le quatrième point du module ne sera pas un geste : ce sera la limite de votre rôle, et le moment de demander du renfort.
Geste 1 : Les titres structurent, ils ne décorent pas
Pour un lecteur d'écran, les titres d'une page forment une table des matières. L'utilisateur saute de titre en titre pour trouver la section qui l'intéresse, exactement comme votre œil balaie une page en diagonale.
L'erreur la plus fréquente n'est pas d'oublier les titres : c'est d'en choisir le niveau selon la taille du texte à l'écran. On veut quelque chose de plus petit, alors on prend « Titre 3 ». Visuellement, ça marche. Structurellement, on vient de créer une sous-section d'une section qui n'existe pas.
Choisir le niveau pour l'apparence :
Titre 1 : Demandes de congé Titre 4 : Congé annuel Titre 2 : Congé sans soldeLa hiérarchie annoncée ne correspond à rien. Le lecteur d'écran signale un saut de niveau, puis une remontée inexpliquée.
Choisir le niveau pour la structure :
Titre 1 : Demandes de congé Titre 2 : Congé annuel Titre 2 : Congé sans soldeDeux sections de même rang sous un seul titre principal. La taille du texte se règle dans le gabarit, pas dans le choix du niveau.
Une règle simple pour trancher : posez-vous la question « est-ce que cette section fait partie de la précédente ? ». Si oui, elle descend d'un niveau. Si non, elle reste au même. Ne sautez jamais un niveau vers le bas.
Geste 2 : Décrire l'intention, pas l'image
La question à se poser devant une image n'est pas « qu'est-ce qu'on voit ? » mais « qu'est-ce que cette image apporte à cet endroit précis ? ». La réponse change complètement le texte alternatif à écrire. Parfois, elle commande de n'en écrire aucun.
L'image porte une information
Un graphique, un schéma, une photo qui documente quelque chose. Le texte alternatif transmet l'information, pas la description visuelle. Devant un graphique de taux de participation, on n'écrit pas « graphique à barres bleues » : on écrit ce que le graphique donne à comprendre, par exemple que la participation est passée de 34 % à 61 % entre 2022 et 2025.
L'image est décorative
Une photo d'ambiance, un motif, une icône posée à côté d'un texte qui dit déjà la même chose. Elle reçoit un texte alternatif vide. Ce n'est pas de la négligence : c'est l'instruction explicite de passer outre. Sans ça, l'utilisateur entend le nom du fichier, ou une description qui ne lui sert à rien et qui l'interrompt.
L'image contient du texte
Une affiche, une infographie, une capture d'écran d'un avis. Tout le texte visible doit se retrouver ailleurs : dans l'alternative si c'est court, dans la page elle-même si c'est long. Un texte enfermé dans une image n'est ni lisible par un lecteur d'écran, ni agrandissable, ni traduisible.
Le test qui ne trompe pas : lisez votre page à voix haute en remplaçant chaque image par son texte alternatif. Si le sens tient debout, c'est réussi. S'il manque quelque chose, ou si vous vous entendez décrire des choses inutiles, ajustez.
Geste 3 : Un lien dit où il mène
Beaucoup d'utilisateurs demandent à leur logiciel la liste des liens d'une page, hors de leur phrase. C'est là que « cliquez ici » et « en savoir plus » s'effondrent : dix liens identiques qui ne mènent pas au même endroit.
Pour connaître les modalités du congé sans solde, cliquez ici.
Sorti de sa phrase, l'intitulé ne dit rien. Et si trois liens de la page portent le même mot, la liste devient inutilisable.
Consultez les modalités du congé sans solde.
L'intitulé porte la destination. Il fonctionne dans la phrase et hors de la phrase, sans rien répéter.
Deux réflexes complémentaires. Si un lien ouvre un document, dites-le dans l'intitulé ou juste à côté. Le format et le poids évitent une mauvaise surprise. Et si deux liens de la même page portent le même intitulé, ils devraient mener au même endroit ; sinon, il faut les distinguer.
À vous
Voici un extrait de page à publier sur l'intranet. Il contient les trois problèmes en même temps.
Titre 4 : Formation obligatoire
Une nouvelle formation est offerte à tout le personnel. Pour vous inscrire, cliquez ici.
[Image d'une affiche annonçant : Formation en prévention des infections, 14 novembre, salle B-210. Texte alternatif : « affiche »]
Ce que vous ne réglez pas seul
Savoir où s'arrête votre rôle fait partie du métier. Quatre situations demandent un renfort (un spécialiste, un fournisseur, ou la personne responsable de l'accessibilité numérique dans votre organisme) :
- La vidéo. Des sous-titres exacts et synchronisés, et parfois une audiodescription. Les sous-titres générés automatiquement ne suffisent pas : ils doivent être relus et corrigés.
- Les PDF. Un PDF accessible est un document balisé, avec une structure de titres, un ordre de lecture défini et des alternatives sur ses images. Exporter en PDF depuis un traitement de texte ne produit pas ça tout seul.
- Les tableaux complexes. Dès qu'il y a des en-têtes sur deux niveaux ou des cellules fusionnées, la mise en relation demande un balisage précis.
- Les formulaires. Étiquettes correctement associées, messages d'erreur annoncés, instructions accessibles avant la saisie.
Demander de l'aide sur ces quatre points n'est pas un aveu de faiblesse. Publier un PDF inaccessible en croyant l'avoir rendu conforme, ça, c'est un problème.
À emporter
Avant de publier, trois questions. Elles prennent moins d'une minute :
- Mes titres racontent-ils la structure de la page ? Lus seuls, dans l'ordre, ils devraient former un plan compréhensible.
- Si je retire mes images, est-ce qu'il manque une information ? Si oui, elle doit vivre dans le texte alternatif ou dans la page.
- Mes liens, sortis de leurs phrases, disent-ils où ils mènent ? Lisez-les à la suite : la liste doit rester utilisable.
Ces trois réflexes ne couvrent pas l'ensemble du standard. Ils couvrent ce que vous produisez tous les jours, et ce qui bloque le plus souvent les gens qui utilisent vos pages.